9 avr. 2008

Imaginer (question)

Ne lui posez pas la question qu'il vous sait vouloir lui poser.
Au seul nom que vous prononceriez vous détecteriez peut-être un tremblement ; il tremblerait, sa voix le dirait dans sa réponse, cette perte d'intonation, qui fait tomber les mots dans la gorge.
Mais en fait, il aurait frémi avant ce nom. Sachant qu'il allait être dit.
Il le saurait dès le début de la question — il a cette peur que vous le disiez — et ainsi, une fois votre question posée, il y aurait déjà une éternité qu'il aurait été happé par elle, par ce qu’elle contient, auquel son corps réagit.
Pas une douleur, pas vraiment. Ni un honneur, il ne s'en croit pas digne ; il ne l'est pas ; on ne peut penser l'être.
Il y a un gouffre entre eux, entre ce nom et lui, entre ce nom et tout autre nom. Mais c'est un gouffre que l'on peut visiter, dans lequel on se glisse, s'y perd volontiers, on y vivrait sans doute. Pourtant il faut en ressortir ; visiteur on ne peut y rester, l'habitant, le vrai, vous rejette un peu, en silence mais on comprend qu'il faut partir, tourner la dernière page et ce vide qu'elle contient. Il faut laisser le mystère au gouffre, à ces recoins.
On y reviendra.
Je crois qu'il aimerait pouvoir en faire partie, que ce soit un peu son gouffre, et c'est ce que vous lui diriez presque.
Mais il ne peut l'entendre. Il se dit qu'il ne le doit pas.
Par cette question vous réaliseriez tout pour lui d'un coup : révélation du désir, possibilité de le réaliser, obscénité de le dire, incongruité d'y avoir cru un instant, honte, douleur du rejet.
Il devrait prendre un temps avant de répondre, mais il ne le prendrait pas, irait trop vite, mâcherait des explications pour dire que non, que ça n'est pas possible — mais merci, il dirait merci, beaucoup trop —, fanfaronnerait peut-être.
Non, ne fanfaronnerait pas, pas avec vous, pas à ce propos. Même pour s’en faire un masque, il ne le ferait pas.
Il ne fanfaronne qu'avec lui-même à ce propos, car bien entendu ce que vous pensez, ce que vous dites avoir senti, bien que se le cachant, il l'a senti, le sait, le pense dans l'intimité de ses circonvolutions, joue avec comme d'une flamme un pyromane le ferait, .
Sa voix glisserait imperceptiblement vers le chuchotement, marcherait au bord de celui-ci. Vous ne le sauriez même pas, écoutant sa réponse, mais pour lui il y serait déjà tombé, au fond, là où le silence,
seul,
existe.
Il se tairait vite, ne finirait pas ses phrases. Les suivantes surgiraient, des sursaut, pour se hisser hors du silence qui en dirait beaucoup trop.
Il y aurait aussi un frisson jusque sous ses cheveux, il le cacherait dans un sourire, mais ses yeux se plisseraient, deviendraient durs au lieu de rieurs.
Un peu comme ça.
Vous vous sentiriez rejeté d'une complicité que votre question en forme de compliment voulait instaurer.
Un froid, dit-on, mais il ne vous en voudrait pas. Il ne veut pas en vouloir à ce propos à qui que ce soit. Quoi qu'il soit dit. Tant des reproches que ce vous lui dites. En vouloir pour des reproches, ce serait un aveu, encore.
Que resterait-il de cette question ? Assurément, il la regretterait. Il savait que vous la lui poseriez ; il s'y est préparé, y a beaucoup répondu, seul face à lui même, sachant qu'il se mentait. Qu'il vous mentirait. Maispourtant ce mensonge, tout bancal qu'il est, avec son frisson, ses silences, c'est tout ce qu'il a. Il regreterait, votre question, son mensonge.
Pourtant, il pourrait en parler, il l’a déjà fait, mais il choisit ses moments, et avec vous ce ne serait sans doute pas le bon. Ou pas pour dire ce que vous lui diriez, pas comme ça ; cette question. Ce compliment.
Ne la lui posez pas.

Un temps.

Vous la lui poserez.
Il tremblera.
Il savait que vous la lui poseriez.

1 commentaire:

Julie a dit…

Je ne sais pas de quelle question il s'agit, mais ça m'a emmené très loin.
"se devoir d'entendre"...

Ce "vous" est très élégant.

pensées,
mercis,

julie.