16 mars 2008

Imaginer (nuque)

Temps, qui d’autre sur les épaules, lourd parfois autant que pas assez d’autres, la nuque à le chercher et le fuir sans cesse selon, que dire sinon les étranges voies du désir par moment — jamais le bon. Sur cette nuque aussi, la peur ; tout juste ce que senti d’elle en fait, ce picotement qui saisi si souvent lorsque ignorant de ce qui suit, se glisse dans l’espace niché à la base du crâne et s’y arrête parfois. C’est au dos alors que retrouver la peur, par la présence du temps qui y cesse et scrute sa propre chute figée. Dans l’espace fin entre temps stoppé net et dos, ça frémi ; ça hérisse du dedans jusqu’à la peau au-dessus : tout toujours du dedans vers l’inconnu tout autour, traversant ce sac de soi sur lequel en l’occurrence perle la sueur, comme aspirée par le vide. Elle passe en réalité à force de frissons, immédiatement cristallisée au contact de quoi, la peur qui d’autre. Tout soudain glacé tout autour alors que pas plus froid l’instant d’avant, sinon la peur à la surface et l’aveu d’elle dans le frémissement. Tant glacée que pas certain finalement que cette surface là et ce qui y glisse soient de soi, mais sinon qu’y aurait-il à transpercer, et qui transpercerait, du dedans au dehors ? En réponse, frissons encore, du dedans vers. Traversée de soi qui hérisse, signe du tout s’échappant de ou aspiré vers, que préférer, par la peur, quand le temps cesse et lui laisse une place, mince, vers le corps inquiet où elle se glisse. Le froid et ses frissons passés, le temps reste le plus souvent muet au dos, pour quelle raison non su, jusqu’à ce qu’une fois la certitude acquise que tout s’achèvera en cet état, ou y stagnera sans plus jamais de retour, il reprenne. Jamais eu suffisamment de conviction pour échapper au bout d’un moment à l’idée que tout soudain cesse ou ne cesse de ne pas cesser, sans autre raison que quoi sinon le vide laissé par une peur révolue, l’est-elle vraiment ? Bien que le sol semble une plus grande vulnérabilité parmi les rampants et les miasmes, y plaquer le dos l’abriterait et faciliterait sans doute la reprise du temps et le comblement enfin d’un espace alors si petit que ce restant de nuque dégagée au dessus du sol ; quoique quand le temps pèse aux épaules il ne semble y avoir d’espace qu’il ne puisse occuper ; sinon pourquoi tant aux épaules ? Surtout allongé sur le dos n’offrirait plus à la peur que l’immense possibilité du devant et des yeux ; à laquelle le dos et la nuque sont finalement préférable. Attendre donc, debout encore, que cesse ce que supposée pour peur, ou son résidu que seul le temps craint encore, ou encore que ce dernier reprenne sa place, ou quoi d’autre sinon un de ces trois supposées ? Tandis qu’elle se croit perdue, clouée par la résignation dans l’immuable, le temps finalement repart, inespéré ; vite il comble son retard-trop et reprend son immuable. Qu’alors sinon sa totalité rendue au corps, se remplissant à nouveau jusqu’à la prochaine peur sans doute. En attendant, le lourd aux épaules, trop déjà. Retour également de l’oublié du devant que la nuque avait plié à son ombre, rendu aux deux yeux noirs n’ayant rien jusqu’alors, sinon le sol dans l’ombre ; et le temps, une révolution complète mettons, qu’ils y ont perdu. Au mieux. Au mieux, y avoir perdu une révolution complète.
Jambe, genou pour pied : un devant — qu’importe lequel, mais souvent le même —, puis la suivante : au pas.

5 mars 2008

Imaginer  (ne pas dormir)

Fini ce jour, soleil haut, “« où que je sois encore… ” d’Arnaud Maïsetti dans la collection Déplacements (je mets les majuscules, un peu las de cette mode qui voudrait que le contemporain s’incarne dans les minuscules).
Expérience nouvelle en premier lieu puisque c’est lire une musique dont j’ai en oreilles la voix de l’auteur, se lisant — et c’est déjà, ce retournement sur soi, tout le livre — lors d’une lecture publique.
Cette musique, calme et assurée, de l’auteur, debout au milieu des écoutants dressés de même, lui feuilles entre les mains — l’objet livre n’était pas encore là, qu’importe, l’impalpable donne toute sa consistance au livre — je crois que j’ai fermé les yeux.
Trouble donc mais évaporé vite par le basculement dans le texte et ses méandres, le cheminement continu jusqu’à un essoufflement qui ne vient pas, un déséquilibre jusqu’à chute mais abandonné, règles de la nuit, par celles de la physique, et ainsi surplomb, dont on ne tombe, au dessus d’un vide dans lequel on se laisserait finalement bien tomber. Que trouver au bout des pages, sinon l’idée de devoir se renvoyer au creux d’elles-mêmes.
Si j’osais, je dirais cosmogonie de la fin. Car si c’est vers la fin qu’on nous mène, celle-ci n’est pas apocalypse ; elle, se dévoile à rebours, se déroule avec calme et puissance dans la nuit qui ne cesse — et l’heure, pourtant, avance, des images et des fantômes la traversent — jusqu’à conduire à l’autre extrémité du sac d’ombre dans lequel la tombée du jour nous a pris ; ou en dessous duquel on s’est jeté. Sac ou tunnel.
Je pense adadgio (ma non troppo), immédiatement. Musique, inexorable mais non douloureuse, toute naturelle pour ce qui ne semble pas l’être. Musique, qu’on est, soi, jouant, dont le début n’était déjà que l’annonce de la fin. Et la fin, annonce de.